Histoire du Tai Chi-2

Les mythes, les histoires et la réalité sur les origines du Tai Chi. Le point sur les recherches.

origines du tai chi

Les relectures de l’histoire

L’histoire du Tai Chi s’est écrite au gré des mélanges entre mythe et réalité. Chaque clan embellissant un aspect, occultant totalement un autre, réécrivant la chronologie… jusqu’aux historiens chinois qui en fonction de leurs sympathies n’hésitèrent pas à participer à ces entreprises parfois douteuses. Des textes anciens sortis des mains de faussaires furent opportunément découverts dans des arrière-boutiques, d’autres écrits rédigés à la hâte furent présentés comme des héritages familiaux remontant à plusieurs siècles etc…

Le régime maoïste ne fut pas en reste, notamment pour effacer les relations entre Tai Chi et taoïsme. Tout lien qui ramenait à des courants philosophiques et spirituels fut banni car ne rentrant pas dans la ligne du parti communiste.

L’histoire vue de l’extérieur

Il est généralement plus intéressant et plus objectif d’observer l’histoire d’un point de vue extérieur. Cela permet de se dégager des mythes et croyances véhiculés par les protagonistes, trop engagés dans leur subjectivité et leur loyauté à telle ou telle partie.

Kyoji Kasao, chercheur japonais de renommée mondiale spécialisé dans l’histoire des arts martiaux chinois, a mené durant de nombreuses années des recherches fondées sur des études linguistiques et documentaires très poussées. Ces recherches sont publiées dans un ouvrage intitulé « Vision globale des arts martiaux chinois » (Chugoku Bujutsu shi Tai Kan Ed. Fufushodo, Tokyo-1994).

Les principales conclusions de ces recherches

Nous vous épargnerons la longue liste des documents étudiés par Kyoji Kasao, les auteurs, lieux, années etc.. quelque peu indigeste, pour ne garder que les points saillants et indiscutables.

  • Yang Lu Chan a incontestablement appris une boxe auprès du clan Chen.
  • En observant les styles de kung fu Shaolin du Nord on ne peut que constater le nombre important de similitudes entre ceux-ci et la forme créée par le clan Chen. L’art martial créé par la famille Chen se serait donc en fait constitué à partir des styles Shaolin du Nord. Rappelons que le temple Shaolin, berceau de nombreux styles martiaux, est à moins de 80 km du village des Chen. Kyoji Kasao souligne que personne ne crée seul un art martial complexe, sans apports et formations extérieures. L’histoire des techniques de combat en fournit constamment la preuve.
  • Yang Lu Chan a modifié en profondeur ce qu’il avait appris dans le clan Chen, en y intégrant des principes philosophiques et énergétiques issus du taoïsme.
  • Il a aussi modifié fondamentalement la technique elle-même en y introduisant les principes essentiels de lenteur et de fluidité absents jusqu’alors du style Chen, lequel était nettement plus en force, avec des mouvements explosifs, des sauts etc…tels qu’on les trouve dans les styles de Kung Fu Shaolin du nord, origine de la boxe du clan Chen.
  • Lenteur et fluidité sont, d’après Kyoji Kasao, la marque spécifique du Tai Chi de la lignée Yang

Recherches linguistiques sur les origines du Tai Chi

  • Les recherches linguistiques démontrent que le terme de Tai Chi Chuan n’est apparu qu’après l’installation de Yang Lu Chan à Pékin. Initialement, dans le clan Chen, la technique portait le nom de Chang Chuan (Boxe Longue). 
  • L’appellation Tai Chi Chuan aurait été créée par un élève de Yang Lu Chan, Wu Yu Xiang, suite à la lecture d’un ouvrage qui traitait de l’utilisation du principe Yin Yang dans l’art du maniement de la lance (le Yinfu Qiangpu rédigé par Wang Zhong Yue). Rappelons que Yin et Yang sont les deux constituants du symbole Tai Chi connu de tous. Ces principes lui paraissant correspondre à l’esprit de ce qu’enseignait son maître, il lui soumit ce nom qui fut adopté. La technique fut alors baptisée Tai Chi Chuan (Boxe du Tai Chi ou Poing du Faîte Suprême, selon les traductions).
  • Kyoji Kasao affirme que la très grande notoriété du style Yang a conduit le clan Chen, arrivé à Pékin en 1928, 80 ans après Yang Lu Chan, à rebaptiser sa « Boxe Longue » (Chang Chuan) en « Tai Chi Chuan » afin de bénéficier de l’aura acquise par Yang Lu Chan auprès des dignitaires et artistes martiaux de la cité impériale.
  • C’est aussi à cette époque que le clan Chen aurait emprunté au style Yang ses principes fondamentaux de lenteur et de fluidité qui font la spécificité du Tai Chi.
  • A la lumière de tous ces éléments, Kyoji Kasao affirme que l’on ne peut à proprement parler de Tai Chi Chuan qu’à partir de Yang Lu Chan et de la lignée qu’il fonda : la lignée Yang.

Evolution du Tai Chi

Nous voici donc assez loin des mythes et histoires colportés à propos des origines du Tai Chi.
Les recherches de Kyoji Kasao apportent enfin un peu de clarté et de crédibilité à l’histoire du Tai Chi.
Elles mettent aussi indirectement en évidence une approche fréquente dans les voies traditionnelles qui considère qu’un savoir « ancien » serait toujours supérieur à sa propre évolution dans le temps. Une sorte de connaissance absolue et indépassable car se référant à de mythiques Anciens. Cette croyance, partagée par de nombreuses personnes, bride souvent l’évolution et l’amélioration des connaissances traditionnelles. Elle fait aussi généralement obstacle à la recherche d’objectivité historique.

Force est de constater que si le Tai Chi a bien trouvé ses racines dans une technique appelée Chang Chuan, issue du clan Chen, il s’est très largement enrichi d’autres connaissances provenant du taoïsme et de la médecine énergétique. Et ceci grâce à des personnages tels que Yang Lu Chan ou bien Yang Cheng Fu, qui entretenaient d’étroites relations avec les maîtres taoïstes des monts sacrés de Hua Shan. L’introduction de ces connaissances énergétiques est la marque spécifique de la lignée Yang et la raison de son incroyable notoriété en Chine depuis le 18ème siècle. Ce sont ces enseignements qui se transmettent de maître à disciple depuis Yang Lu Chan et font du Tai Chi de style Yang originel une pratique énergétique particulièrement riche et profonde.

Comme le soulignent avec malice les taoïstes, seul le changement est immuable…

2/2

Jean Pierre