Tai Chi et Musique-2

Les liens entre le Tai Chi et la musique. Ou comment deux arts exigeants se nourrissent mutuellement.

tai chi et musique

Une fois installés les bases posturales, l’ancrage et la fluidité du geste, la pratique du Tai Chi peut également nourrir le musicien d’éléments plus subtils.
L’une des clés d’accès à de nouveaux horizons de perception est le développement du Yi.

Yi et Tai Chi 

La pratique du Tai Chi accorde une importance particulière aux qualités d’attention et d’intention qui coexistent sous le terme de Yi en chinois. Ce concept, fondamental dans la culture chinoise, couvre tout le spectre des perceptions de ce que l’on fait ou ressent et de l’intention associée à chaque action. 
Trait d’union entre Geste et Conscience, l’intensité du Yi détermine la qualité de présence à soi, à l’autre, et de manière plus vaste à l’environnement.
Au fil des années, le pratiquant de Tai Chi apprend, au moyen de techniques dédiées (et peu diffusées telles que les Yi Kong…), à inscrire sa pratique dans cette continuité et globalité de présence.

Tai Chi, Musique et Attention

Le YI accompagne le geste dans son ensemble et jusque dans ses moindres détails
Sur le plan physique, il est le support de la conscience que l’on a de notre corps. Il permet d’apporter au musicien toute la subtilité dont il a besoin pour mettre minutieusement en place structure, placements articulaires et micro-gestes. 
Les musiciens développent une grande sensibilité et ils décrivent rapidement des sensations internes très subtiles lors de la pratique du Tai Chi mais parfois de façon désorganisée. Dans ce cas, le Tai Chi propose une pratique orientée vers une cohérence posturale, permettant de raccrocher les sensations à un cadre et de leur donner un sens.
Il peut alors aider le musicien à l’intégration du rythme, de la pulsation et à la musicalité de s’incarner en profondeur, dans la structure et les tissus. Cela contribue à améliorer la qualité sonore au niveau de sa profondeur et de son timbre.  
L’attention au geste étant installée, le Yi peut être orienté vers ce qui se passe chez le partenaire, ou dans l’entourage.  
Le travail à deux en Tai Chi, comme dans un duo musical, sensibilise à l’écoute de l’autre, affine la qualité d’attention au moindre micromouvement de celui-ci afin d’y apporter la réponse appropriée. Dans la pratique musicale de groupe, le langage corporel manifeste le jeu des partenaires : mouvement pour commencer ou arrêter un son, variation des intensités du son, couleur et subtilité du phrasé.  

Tai Chi, Musique et Intention

L’intention précède chaque action et du Yi dépend la qualité de son expression.
Un geste nourrit par le Yi n’a pas le même impact qu’un geste réalisé  » mécaniquement « . Dans le registre musical, H. explique que  » jouer une note, ce n’était pas une action, mais deux » . Il y a l’action visible, évidente,  » pincer la corde  » et il y a l’action qui la précède et la nourrit : armer le doigt …
Cette compréhension change beaucoup de choses dans le jeu, qui devient tout simplement, plus vivant. 
Comme une fenêtre avant l’action, l’intention prémédite les contours, la couleur, la poésie de la phrase musicale. Pour le musicien, conscient de cet instant, le Yi permet de capter les intentions du compositeur, du chef d’orchestre afin d’orienter son propre geste.
Plus le Yi sera fort, plus il sera possible de déceler les subtilités contenues dans une partition et de la jouer avec une grande finesse.
Pour les musiciens qui pratiquent ensemble depuis longtemps, il est possible de capter la moindre intention des autres musiciens et d’unifier les jeux en un ensemble cohérent. Lors d’improvisations, cet état de vigilance prend toute sa dimension : les réponses musicales sont spontanées, directes, non réfléchies. L’un des musiciens interrogés parle de « muscler l’instinct  » pour inventer les réponses sonores les plus appropriées à la situation du moment. 

Tai Chi, Musique et Présence

L’attention à  » ce qui est  » permet à la conscience d’habiter chaque instant. L’état interne se modifie et l’on peut expérimenter une sensation de calme profond, d’être ici et maintenant. La pratique de la méditation taoïste invite à goûter à cet état,  » Cet espace de rien, d’espace-temps dans le silence « .
Être pleinement présent dans l’instant, ni dans la seconde d’avant ni dans celle d’après, sont des points communs à l’art musical et à l’art martial.
Dans cet état de conscience apparaît alors un paradoxe : plus le Yi a la capacité de concentrer l’attention, plus la conscience s’ouvre à une dimension plus vaste. Il en découle une sensation d’unité particulière, comme si le temps perdait de son emprise linéaire, pour se dissoudre dans une vertigineuse perception verticale.

 

Les contraires se réunissent et l’on peut alors faire l’expérience de l’immobilité dans le mouvement, du silence dans le son, de la lenteur dans la vitesse. Deux témoignages se rejoignent en ces termes  » ll y eut alors cette note parfaite s’étirant à l’infinie, un instant de grâce pendant lequel tout était juste « . Silencieuse mais néanmoins préalable à toute manifestation, cette présence ne se limite pas à la personne et résonne sur l’environnement, elle devient palpable.
Ainsi, la présence du professeur de Tai Chi crée une ambiance particulière, qui porte littéralement la pratique de la Forme, tout comme la présence d’un chef d’orchestre influe sur la qualité du concert.Pour le musicien, cette qualité de présence permet à la fois d’engager l’auditoire dans une réelle écoute et de développer la présence scénique perçue par le public.

Yi et sensibilité énergétique

La notion d’énergie est bien souvent évoquée en Tai Chi, inspirant interrogation et méfiance aux esprits rationnels que nous sommes. Néanmoins, cette dimension énergétique est expérimentée de plus en plus concrètement au fil de la pratique, véritable indicateur de la qualité du travail effectué et du développement de notre capacité d’écoute. 
La pratique au sein de l’Institut de Tai Chi développe progressivement ces aspects et nombreuses sont les techniques que le musicien peut utiliser pour se centrer, se recharger avant un concert.  
Puis se développe la capacité à percevoir les mouvements d’énergie, chez soi, chez l’autre lors des techniques de travail a deux.
Par extension, nous devenons également plus sensibles à l’Energie du groupe. 
Il faut s’adapter au rythme des autres…  Mais il se produit souvent une sorte d’alchimie et le groupe, comme accordé sur le tempo d’un métronome invisible, se cale naturellement sur un rythme unifié et harmonieux. 

A la recherche de l’harmonie

Réunis à la même source, inspirante, créative, poétique, une conscience collective se révèle, nourrit et enrichit chaque individualité qui, à son tour alimente cette énergie de groupe.
Ainsi, de même que les musiciens accordent leurs instruments sur le « La », il se doivent également d’accorder leur présence afin d’être sur la même longueur d’onde, d’être « Là ». 
Le pratiquant de Tai Chi quant à lui  » accorde son corps « , il le dénoue, le nourrit de son attention, écoute ses rythmes afin que s’y expriment de plus en plus librement les souffles vitaux qui nous animent. 

Conclusion 

La pratique du Tai Chi offre au musicien un cadre, une structure lui permettant de s’enraciner profondément dans sa réalité et l’accompagne vers des champs de perceptions plus subtils, condition sine qua non à la libération de sa pleine dimension artistique.,  
Complémentaire, l’art musical nourrit la pratique du tai chi en insufflant au geste toute la sensibilité du musicien.
Que ce soit au niveau individuel ou collectif, sur les plans physique, énergétique ou psychique, ces arts exigeants contribuent à la recherche de l’accord parfait, qu’il s’exprime au travers d’un instrument ou de notre Corps-Conscience.

Nous remercions les musiciens professionnels ou amateurs éclairés qui ont partagé avec nous leur longue expérience de ces deux arts :

  • Béatrice au violon
  • Philippe à la cornemuse et hautbois
  • Fanny au violon
  • Aliette au piano
  • Jérémie au saxo et à l’harmonica
  • Nicolas à la clarinette
  • Jean Marc aux claviers
  • Davy, ténor
  • Hervé à la kora et au chant
  • Franck au piano
  • Stéphane à la clarinette

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Stéphane